Privatisation des visas : Subir ou Agir ?

Faut-il se résigner à voir les visas devenir un ‘’business’’ rentable autant pour les pays d’immigration que pour quelques entreprises transnationales décidées à prendre en main ce secteur lucratif ? Du Nord au Sud de l’Afrique, les citoyens en sont réduits à un sentiment d’impuissance face à la privatisation en cours ou annoncée des services de collectes de demande de visa par les missions diplomatiques européennes, canadiennes etc. Non seulement satisfait de la manne financière que représentent les nombreuses demandes de visas reçues chaque année (78 millions d’euro de bénéfice net en 2011 uniquement pour la France), les pays de destination confient de plus en plus à des prestataires privés leurs services de collecte des demandes de visas. La charge revient aux Africains, obligés de demander des visas pour tout déplacement, de payer un prix fort pour avoir le sésame. Et pourtant cette situation pourrait être évitée si les responsables politiques sur le continent avaient le courage de dénoncer l’injustice que constituent les exigences de visa pour leurs citoyens.

L’exigence des visas à certaines populations de notre planète et l’exemption pour d’autres est une des inégalités majeures de ce 21ème siècle. Une inégalité basée sur le hasard de la naissance. On ne choisit pas ses parents, on ne choisit pas le pays où l’on naît. Bien des Africains auraient voulu voir le jour en Allemagne, en Corée du Sud ou aux Etats-Unis pour bénéficier des avantages offerts aux détenteurs des passeports de ces pays. Le hasard a fait qu’ils naissent en Afrique. Ce fait sur lequel ils n’ont aucun contrôle les oblige tout au long de leur existence à vivre sous le régime de l’autorisation pour pouvoir voyager. Leurs compétences et leurs qualités humaines ne sauront jamais rien aux yeux des agents consulaires qui ont tout pouvoir pour empêcher leur mobilité dans ce monde globalisé. On ne peut manquer de citer les humiliations subies par les cadres africains pour avoir un visa européen ou américain et effectuer un voyage au bénéfice de son pays ou de sa famille. Les difficultés pour l’obtention d’un visa fait d’un cadre africain une personne de moins de valeur sociale qu’une personne en situation vulnérable détenteur d’un passeport européen à qui on ne demande pas de justifier son emploi et ses revenus pour un déplacement. Pourtant on rêve d’un monde où personne ne sera laissé de côté (‘’Let no one behind’’) au nom des Objectifs de Développement Durable des Nations Unies. D’ici 2030, et malgré le tout nouveau Pacte Mondial sur les Migrations, rien n’est moins sûr.

La sous-traitance de la collecte des demandes de visas à des entreprises transnationales (VFS, TLS, CAPAGO,…) pose la délicate question de la privatisation des services publics mais la toute aussi importante question du marché juteux offert à un oligopole d’acteurs. Avec des frais administratifs allant de 30 dollars US à 150 dollars US en fonction des services et des pays, les entreprises privées se voient garantir des revenus substantiels au dos des citoyens des pays ‘’pauvres’’ de la planète. Une inégalité de plus dans ce monde où les citoyens des pays du Sud dépensent des sommes astronomiques pour avoir un visa et acheter un billet d’avion à la dernière minute. Au même moment, les citoyens plus nantis des pays ‘’riches’’ n’ont même pas besoin de faire ces dépenses.

Une petite illustration de l’affaire rentable que constituent les visas pour les missions diplomatiques et les entreprises de sous-traitance. Prenons un pays comme le Mali, considéré comme un pays ‘’pauvre’’ en Afrique, le Consulat français a reçu environ 19.000 demandes de visa en 2018 au coût de 60 euros (40.000 F CFA) ce qui représente un chiffre d’affaire approximatif de 1.140.000 euros (760.000.000 F CFA). Avec la privatisation de la collecte des visas depuis janvier 2019, les Maliens demandant un visa versent des frais administratifs supplémentaires avoisinant 30 euros à l’entreprise prestataire. Le chiffre d’affaire de l’entreprise pourrait être estimé au minimum à 570.000 euros (350.000.000 F CFA). De quoi faire couler le champagne à flot ! Une réelle externalisation des services de visa aurait été qu’un bureau de collecte s’installe dans une ville éloignée de la capitale comme Kayes, célèbre pour la culture migratoire de ses habitants. Ces derniers n’auraient donc plus à faire le long trajet vers Bamako pour solliciter leur visa. Au contraire, l’externalisation des services se limite à ouvrir un bureau de collecte à quelques minutes du Consulat de France en faisant payer plus cher les citoyens maliens au profit d’une entreprise occidentale sans même la garantie d’avoir leur visa. Une amère pilule à avaler.

En laissant de côté les aspects légaux relatifs aux directives européennes qui exemptent de frais les membres des familles de citoyens européens, le problème le plus sensible que pose la privatisation des visas est la protection des données recueillies par les entreprises. Des agents privés auront accès à des documents d’identité, des contrats, des fiches de paie, des relevés bancaires et autres documents importants pour des individus ou des sociétés. Même si ces documents ne font que transiter par leurs mains pour finir dans les consulats, les risques sont bien réels et la violence que cela constitue pour les demandeurs aussi.

Lors d’une récente intervention sur la problématique des visas dans un pays d’Afrique de l’ouest, je fus interpellé par une personne en ses mots : « Ils ne veulent plus de nous en France, alors pourquoi continuer à vouloir y aller.» Une phrase qui traduit un sentiment de lassitude face à ces multiples barrières visibles comme invisibles mises en œuvre pour restreindre la mobilité des Africains. Mais céder à cette fatalité des murs dressés entre les peuples et subir cette injustice promue par des politiques xénophobes seraient trahir les valeurs humanistes. La mobilité ne saurait être un privilège réservé à certaines catégories sociales dans un monde aussi connecté et interdépendant mais un droit reconnu pour tous au nom de notre humanité. Les oiseaux, les poissons et autres animaux ont à cet égard plus de droit ou de liberté dans la mobilité que les Africains vivant sous le régime de l’autorisation pour tout déplacement.

L’histoire humaine a rapproché les peuples au gré des conquêtes colonisatrices et des luttes communes pour l’émancipation sociale. La colonisation a certes un mauvais côté en soit mais elle a permis de nous unir à l’Europe, à l’Asie et au monde par des liens de langues et de cultures. Des millions d’Africains sont ainsi éduqués en Anglais, en Français, en Portugais, en Espagnol ou en Arabe apprenant aussi bien l’histoire des peuples à l’origine de ces langues. Ses liens sont d’ailleurs perpétués par des organisations comme la Francophonie ou par le ‘’Commonwealth’’. Il est donc de notre responsabilité au nom de ces liens de revendiquer la libre mobilité comme un droit et non de   mendier pour avoir un visa ou une permission de voyager. Les Européens, les Américains, les Asiatiques resteront les bienvenus en Afrique pour profiter de notre soleil et des multiples ressources que nous offre ce merveilleux continent. A nous les Africains de dépasser le silence et les compromissions de nos gouvernements face à leurs homologues des autres continents, pour faire comprendre aux populations d’Europe, d’Asie et d’Amérique que nous voulons la même réciprocité dans la libre circulation au nom du vivre ensemble dans un monde d’égalité et de fraternité.

(Article écrit par Samir ABI, Secrétaire Permanent de l’Observatoire Ouest Africain des Migrations)

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